vases communiquants

Vases communicants ? Voici cinq ans que tous les premiers vendredis du mois à l’initiative de deux auteurs, François Bon et Jérôme Denis, un échange de mots et d’images (ou de sons) permettent de créer des liens entre blogueurs-auteurs sous la coordination de Brigitte Célérier. Le principe n’a pas évolué depuis sa création : chacun écrit sur le blog de l’autre, à charge des participants de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… « Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre. » telle est la consigne.

J’ai la grande joie d’accueillir dans mes voyages introspectifs Louise Imagine pour ces Vases communicants de juillet 2014 avec la 1ère partie de son projet de roman intitulé « Les rescapés de la montagne bleue ». Louise Imagine est photographe et auteure ; la parallélité de nos univers nous a « connectée » il y a plus d’un an …comme si c’était une évidence. Nous collaborions déjà ensemble depuis dix mois, avec Aaron, sur un blog intitulé FragmentairesCes Vases communicants sont une continuité de nos interactions. Je la remercie chaleureusement de me faire l’honneur de cet échange et de m’accueillir chez elle ; vous trouverez mon texte en cliquant ici.

Merci également à Brigitte, qui nous permet de ne rien manquer des autres  #vasesco ; vous pouvez retrouver ceux-ci sur son site : http://rendezvousdesvases.blogspot.fr

Bonne lecture !

 ~ Les rescapés de la montagne bleue ~

montagne bleue

Depuis combien de temps avaient-ils quitté le relief accidenté de la Montagne Bleue ? Si l’on avait posé la question à chacun d’entre eux, il aurait été fort probable qu’aucune réponse n’aurait été identique. Quinze lunes ? Vingt lunes ?

Peu importait. Le temps leur paraissait interminable d’autant qu’ils n’avaient pour le moment pas rencontré âme qui vive.

Ils évoluaient dans une vallée brumeuse dont l’atmosphère dense n’aidait pas à se situer. Leurs repères spatiaux et temporels fondaient dans la blancheur ambiante et la monotonie du voyage. L’air frais emplissait leurs poumons puis s’échappait de leurs lèvres entrouvertes en formant d’éphémères volutes frémissantes qui se mêlaient au brouillard. Leurs pas s’enfonçaient dans la mousse, constellant leurs bottes de gouttelettes d’eau. Un silence pesant s’était installé quelques lunes auparavant. Même les enfants avaient oubliés leurs rires. Ils avaient depuis longtemps jetés, sans un regard en arrière, les petits bouts de bois et les bouquets de fleurs champêtres qui au départ de leur voyage les émerveillaient. Leurs mains agiles ne cherchaient plus aux quatre coins du chemin les minuscules trésors offerts par cette nature inconnue. Têtes basses et mines renfrognées ils s’adaptaient tant bien que mal au rythme des adultes, pressés par les deux hommes terminant la marche.

Le ruisseau qu’ils longeaient sinuait discrètement dans les plis du tapis végétal, dessinant entre les cailloux et les herbes ocres un long serpent scintillant. Le petit groupe avançait en file indienne, l’esprit lourd des évènements récents, suivant plein d’espoir l’homme au manteau noir.

Celui-ci marchait droit devant vers ce qu’il savait être leur but. Les régions qu’ils traversaient lui étaient inconnues. Il n’avait pas l’habitude de ces terres trop planes, sans le moindre arbre ni repère. Pourtant, il savait sans l’ombre d’un doute comment se rendre jusqu’à leur point d’arrivée. Un mois lunaire auparavant, la route lui était apparue au beau milieu d’un rêve prémonitoire d’une intense acuité. Alors que son peuple, sédentaire depuis des siècles, occupait chaque trou, chaque galerie, chaque salle de l’immense ville qu’il avait patiemment creusés au cœur de la Montagne Bleue, Ïobor avait eu la terrible vision d’un départ imminent.

Comme chaque jour de l’ère froide, il avait occupé son après-midi à chasser en compagnie de ses confrères dans la Forêt Émeraude. Les cinq chasseurs aguerris  en avaient sillonné les profondeurs inhospitalières qu’ils connaissaient comme le fond de leurs poches. Bien sûr, seul quelqu’un né dans cet endroit pouvait y évoluer avec aisance et en éviter les nombreux pièges mortels. Une fois satisfaits de leurs prises – 2 daims et quatre lièvres –  ils avaient regagnés les premières grottes de Lïolendra, leur ville souterraine, le pas allègre. Leur butin était plus qu’honorable si l’on tenait compte du climat particulièrement glacial qui persistait depuis quelques lunes. S’enfonçant plus profondément encore dans les entrailles de la cité, ils avaient déposés le gibier aux bons soins des cuisines. Puis, tenant la promesse qu’il avait faite à un des conseillers, Ïobor avait consacré le reste de son après-midi à la réparation de deux galeries suspectées de fragilité, situées dans le flanc Est de la montagne.

L’apparition scintillante de l’astre lunaire à travers les ouvertures savamment creusées dans la roche bleutée, avait scellé le début de la nuit. Il s’était alors rendu dans la salle commune occupant le centre névralgique de la ville, pour y dîner dans une ambiance surchauffée en compagnie de sa fille aînée et de ses deux jeunes fils. Épuisé par sa journée bien remplie, Ïobor avait ensuite trainé les pieds jusqu’à leur modeste logis, une petite galerie s’ouvrant en cinq larges alvéoles séparées par des rideaux épais. Creusé dans la zone de l’ouest souterrain, un des quartiers de la cité à forte densité humaine, l’endroit demeurait confortable à défaut d’être spacieux. Ïobor avait laissé Ïona s’occuper des deux petits. Les enfants s’étaient installés chacun dans leur chambre, éclairés par de petites lampes à huile suspendues au dessus de leurs têtes. Rasséréné par le murmure des discussions des deux cadets, par les bruits de pas de la grande juste à côté, le chasseur avait fini par se relaxer. À peine allongé sur sa couche, il s’était endormi.

Pourtant la nuit ne fut d’aucun repos. Une agitation constante l’avait maintenu à la surface de rêves réparateurs qu’il ne parvenait qu’à frôler sans en goûter la profondeur. Un état de conscience, aussi désagréable qu’irritant, l’avait maintenu à l’orée de la raison. Bien sûr il avait rapidement compris de quoi il retournait. Malgré les rares fois où il avait été sujet au phénomène il en reconnaissait les désagréables signes avant-coureurs. La vision lui était soudain apparue comme un éclair intense dans la chair ténébreuse de la nuit. Elle scintillait devant lui, tel un fil argenté suspendu au-dessus du magma bouillonnant de ses pensées inconscientes. Il n’eut pas d’autre choix que de s’y engager, funambule hésitant, manquant à chaque pas de tomber.

Et ce que Ïobor avait vu, de façon aussi claire que s’il avait assisté à l’horrible scène, avait instillé dans son cœur un terrible sentiment d’urgence qu’il n’avait pu effacer.

Il jeta un coup d’œil discret aux hommes, femmes et enfants qui le suivaient depuis leur départ. Le regroupement d’une vingtaine de personnes s’était installé aux abords de la falaise qui terminait abruptement leur chemin. Alors que les plus jeunes s’étaient assis un peu plus loin sur de gros cailloux et grignotaient galettes et fruits secs en discutant à voix basses, les adultes se massaient à ses côtés, unanimement tournés vers la vallée verdoyante qu’ils surplombaient. Emergeant de la brume, une multitude de champs découpés en formes géométriques fantaisistes colorait l’horizon en un camaïeu de vert, blond et sienne. Mais ce n’était pas la nature qui, pour une fois, attisait leur curiosité. Chacun guettait, sourcils froncés, la ligne nette séparant le kaléidoscope végétal des hauts remparts gris barricadant une immense cité. La première cité à ciel ouvert qu’ils avaient l’occasion de voir, si l’on excluait les quelques esquisses crayonnées dans les pages de leurs livres anciens. Le choc était intense. De cette distance, la silhouette encore floue de la gigantesque ville ressemblait à un piège de métal et de roche aux mâchoires redoutables. Elle étirait ses multiples tours, aussi pointues que des épées, vers des cieux d’un bleu cendré semblant vouloir en transpercer les nuages. Un mélange d’appréhension et d’admiration se lisait sur le visage de ses compagnons. Ils fixaient l’étrange et orgueilleuse apparition, comme si graver dans leurs esprits les angles saillants et les lignes précises pouvait en chasser le mystère et le danger qu’elle représentait.

Le poids pesant sur les épaules d’Ïobor s’intensifia.

Chaque membre du groupe comptait sur lui pour assurer leur sécurité. Mais l’homme n’avait aucune idée de ce qu’il devait faire. Il n’avait jamais dirigé de groupe et était d’ordinaire quelqu’un de plutôt secret, taciturne et effacé. Voilà qu’un rêve l’avait propulsé Chef, ou pire encore « Chamane », comme il l’avait entendu murmurer dans son dos. Comment pouvait-il espérer garantir la sécurité de ses semblables ? Certes il était excellent chasseur et plutôt agile de ses mains. Malheureusement cela ne faisait pas de lui un meneur d’homme. Pourtant, même Sorïal, ancien conseiller de leur ville et connu pour être une forte tête, s’était rangé à ses supposées compétences, persuadé qu’il avait la capacité de pressentir le moindre danger.

Ïobor en frissonnait de contrariété.

Non, il n’était pas un chamane. Et ne le serait jamais.

Des bruits de pas furtifs se firent entendre aux côtés d’Ïobor. Le visage rond de Lïor, son fils de 7 ans, apparut. Il vint se placer à sa droite, fixant à son tour la cité.

–      Que va-t-il se passer, père ?

–      Je n’en sais rien, Lïor…

–      Tu n’as rien vu ?

L’homme resta silencieux un instant avant de répondre.

–      Pas pour le moment. Mais cela viendra, j’en suis certain.

Après un court silence l’enfant demanda, plein d’espoir :

–      Cela veut peut-être dire qu’il ne se passera rien de mauvais ? Puisque tu ne vois que le mauvais, non ?

Ïobor parvint à contenir le soupir las qui gonfla sa cage thoracique. Que répondre à son fils ? Car à la vérité, il n’était sûr de rien. Dans le passé, il n’avait porté que peu de crédit à ses rêves étranges perturbant désavantageusement son quotidien. À quoi pouvait bien servir une imagination trop fertile à un chasseur ? D’autant que cette particularité paraissait si peu compatible avec son caractère ordonné et foncièrement pragmatique. À dire vrai, il aurait sans hésitation troqué les visions farfelues qui l’épuisaient contre de profondes nuits de sommeil. Mais, évidemment, on ne lui avait pas demandé son avis et il s’était contenté de subir le phénomène sans se confier à qui que ce soit.

Sentant le regard plein d’espoir de son fils peser sur lui, il força un sourire sur ses lèvres et répondit calmement :

–      Certainement, Lïor.

Il ébouriffa la tignasse noire du petit garçon qui lui adressa un sourire resplendissant avant de retourner auprès de ses petits camarades.

Ïobor sentit une vague de remords le submerger. Il détestait mentir à son fils. Il avait mis un point d’honneur à toujours lui dire la vérité, quelles que soient les circonstances. Pourtant, aujourd’hui il ne s’en sentait plus la force. Avouer que l’avenir de leur petit groupe restait aussi insondable pour lui qu’une nuit sans lune, non, il n’y parvenait pas. Avouer qu’il ne ressentait plus rien depuis leur départ précipité de la Montagne, non, il n’y parvenait pas. Pas en connaissant tous les espoirs que chacun mettait dans ses hypothétiques compétences. Il était rongé par des répercutions inévitables qu’une telle révélation aurait sur leur belle unité. Sorïal en profiterait certainement pour reprendre l’ascendant au sein du groupe et y semer une belle zizanie. Or, Ïobor se devait de maintenir la cohésion de leur petite communauté. Ils avaient besoin de rester ensemble s’ils voulaient s’en sortir. De ça, le chasseur en était intimement convaincu.

Ïobor redressa le menton.

Alors qu’il allait à nouveau scruter la silhouette grise et massive de l’imposante cité, il croisa le regard azur de sa fille aînée. Il y discerna une inquiétude qu’elle tentait de dissimuler derrière un visage impassible et obéissant. Mais l’homme n’était pas dupe. L’adolescente avait toujours été d’une vive perspicacité. Nul doute qu’elle devait avoir compris ce qui le tracassait.

Comme la coutume l’exigeait, elle attendit muettement son autorisation pour se rapprocher. D’un discret geste de la main, il l’invita à le suivre. La jeune fille marcha à ses côtés, sombre et silencieuse, attendant qu’il entame la conversation. Sa longue chevelure noire ruisselait dans son dos jusqu’à ses fines cuisses musclées. Elle portait un chaud manteau cintré à la taille et doublé de fourrure. Son pantalon en cuir, également doublé, disparaissait dans ses bottes molletonnées.

Ils marchèrent encore quelques pas en longeant la falaise, feignant de chercher un lieu pour établir un campement temporaire.

Lorsque Ïobor jugea qu’ils s’étaient suffisamment éloignés du groupe et que plus une seule oreille indiscrète ne pourrait les entendre, il murmura gravement.

–      Je n’ai aucune idée de ce qui nous attend là-bas.

Il baissa encore la voix pour continuer.

–      Je n’ai pas fait de rêve depuis notre départ, Ïona.

Il gratta son visage envahi par la barbe.

–      Je me demande si nous ne devrions pas éviter tout contact avec les autochtones. Je ne connais rien des habitants d’ici, ni leurs mœurs, ni leurs coutumes. De plus, ces paysages horriblement dégagés me désolent. Nous n’avons pas un endroit où nous cacher. Personne à qui demander de l’aide. Et avec les enfants je ne veux courir aucun risque…

Pour éviter d’attirer l’attention des autres membres du clan et ne pas avoir l’air de bailler aux corneilles, l’adolescente entreprit de ramasser autour d’eux les herbes intéressantes qu’elle y trouvait et de cueillir les fleurs dont elle connaissait les propriétés médicinales. Ïobor l’observait distraitement, tout en continuant à tourner en rond.

–      Peut-être aurions-nous du rester dans la Forêt Émeraude. Peut-être, suis-je en train de risquer la vie de tout le monde…

La voix de l’homme se coinça dans sa gorge.

Mue par un reflexe qu’elle ne put réprimer, Ïona se redressa d’un bond et vint poser une main qui se voulait apaisante sur l’épaule de son père. Une main qu’elle s’empressa d’enlever lorsque l’homme sursauta à son contact et qu’elle prit elle-même conscience de son erreur. Les joues empourprées par la stupidité dont elle venait de faire preuve, elle retourna brusquement à sa cueillette, espérant que personne du groupe ne l’avait aperçu. Elle toussa avec difficulté pour rétablir sa voix défaillante et souffla entre ses lèvres pincées :

–      Vous avez fait au mieux, père. Nous vous devons la vie. Ne l’oubliez pas. Peu importe ce qui se passe à présent, car chaque seconde vécue est une seconde que l’on vous doit.

Tête courbée, l’adolescente mit toute sa ferveur dans la tâche qui l’occupait, espérant peut-être par là effacer son geste déplacé.

Un nœud se forma dans la gorge d’Ïobor. S’il avait pu montrer ses émotions, il aurait probablement serré sa fille dans ses bras. Mais les effusions sentimentales l’indisposaient. Sans compter qu’une telle réaction n’avait pas lieu d’être dans leur communauté rigoureusement patriarcale. Un enfant de sexe féminin y était aussi peu considéré qu’un sac de céréales. Alors, se laisser aller à tout geste d’affection relevait de l’impensable. Il se contenta donc de rester immobile, mâchoire crispée, son regard fixé sur un point à l’horizon que lui-seul semblait voir.

Il avait beau savoir que ce genre de ruminations n’amenait rien de bon, que ce n’était ni le lieu, ni le moment propice à cela, il ne pouvait s’empêcher de revivre minute après minute le déroulement de l’audience qu’il avait sollicité auprès des Sages de la Montagne Bleue. L’interminable conseil en ayant résulté demeurerait à tout jamais gravé dans sa mémoire. La discussion, houleuse, s’était déroulée dans la colère, le mépris et la méfiance. Et ses piètres qualités d’orateur n’avaient pas joué en sa faveur. S’il demeurait un chasseur respecté de leur communauté, il ne brillait ni par sa sociabilité ni par son investissement au sein du conseil. Son étrange intervention avait donc été vue d’un bien mauvais œil. Sans compter que l’on avait sérieusement remis en question sa santé mentale.  Demander à leur peuple de quitter la montagne sacrée sous le prétexte qu’il avait fait un mauvais rêve, voilà qui en avait fait rire plus d’un !

Les onze sages s’étaient même permis de multiples moqueries sur une probable consommation de boissons fortes ou sur de trop longues promenades en forêt qui auraient affectées ses aptitudes mentales. Le Grand Sage, d’ordinaire si sérieux, avait même ricané lui glissant perfidement qu’il espérait peut-être prendre sa place de Témoin auprès des esprits murmureurs. L’hilarité avait alors gagné le conseil. Ïobor avait quitté la salle d’audience le feu aux joues et la rage au cœur, sous les quolibets et les sarcasmes de l’assemblée.

Bien sûr, l’allusion l’avait atteint de plein fouet. Il n’avait pas besoin qu’on lui rappelle ses origines. Non, il n’était pas issu de la grande lignée des Chamanes. Ses ancêtres avaient toujours été de bien modestes chasseurs. Pourtant, sa fidélité envers la communauté avait toujours été sans faille. Tout comme son père, son grand-père et son arrière grand-père, il avait consacré sa vie à arpenter la forêt émeraude pour y débusquer au péril de sa vie de la nourriture pour ses semblables. Pourquoi donc lui manquait-on de respect ? Et pire, pourquoi ne le prenait-on pas au sérieux ?

Qu’aurait-il pu dire de plus pour les convaincre du danger ? Quels autres arguments aurait-il du trouver ? Il s’en voulait de ne pas avoir su mentir. Car, encore aujourd’hui, il avait la cruelle conviction que s’il avait su cacher la vraie source de sa prémonition, s’il avait pu présenter cela de façon plus rationnelle, peut-être l’aurait-on pris au sérieux. Son foutu attachement à la vérité était responsable de cet horrible gâchis et des milliers de morts qui avaient suivies.

Un frisson descendit le long de sa colonne vertébrale, le ramenant brutalement à la réalité. Il ne devait pas se laisser aller au doute. Il ne pouvait de toute façon rien changer au passé. Peu importe ses torts et ses stupides regrets. Il n’avait d’autre choix que de gérer au mieux le présent. Pour leur sécurité à tous.

Et suivre le maigre fil argenté de son rêve prémonitoire, qu’il craignait être le dernier. Peut-être qu’au bout du voyage ils atteindraient un lieu où, tous ensemble, ils pourraient enfin se reposer.

Ayant scrupuleusement respecté jusque là son silence, sa fille sembla s’agiter puis osa reprendre la parole :

–      Peut-être les rêves vous reviendront-ils ? demanda-t-elle avec une pointe d’espoir.

Ïobor se renfrogna. Toute la détermination qu’il avait mis à mentir à son fils s’effrita devant la sincère inquiétude de l’adolescente. Il dévisagea intensément la jeune fille. Certes, son insolence face à l’autorité frôlait l’inacceptable. Pourtant, il ne parvenait pas à lui en vouloir. Bien au contraire. Elle était vive et courageuse. Terriblement têtue. Un sacré mauvais caractère. Mais, même s’il tentait de le dissimuler chaque nouveau matin que comptait sa vie, il n’en aimait que plus tendrement l’adolescente. Pour sa force de caractère. Pour son désir de lutter contre des lois qu’elle jugeait archaïques. Elle ressemblait tant à sa mère. Elle non plus n’avait jamais accepté les dogmes régissant leur communauté.

–      Peut-être me venaient–ils de la forêt ? murmura-t-il en un souffle douloureux. Cela expliquerait que je ressente un tel vide à présent. Comme si j’étais perdu…

Sa voix trembla malgré lui et il s’en voulu immédiatement pour cet inacceptable accès de faiblesse. La jeune fille était bien trop fragile pour supporter les angoisses qui l’agitaient. Avoir perdu ses amis les plus chers était suffisamment traumatisant pour qu’il n’en rajoute pas.

Troublée par la franchise inattendue de son père, Ïona sembla longuement réfléchir, hésitant encore à prendre la parole. Une ombre traversa ses prunelles alors qu’elle murmura presque à contre-cœur.

–      Je ne le pense pas.

–      Comment peux-tu en être sûre ? grogna-t-il plus agressif qu’il ne l’aurait souhaité.

Elle rentra la tête dans ses épaules, vissant son regard limpide dans l’herbe ocre à ses pieds.

–      Je… Et puis la forêt n’est pas complètement détruite, Père. Si les visions viennent de là, peut-être ne seront-elles pas perdues ?

Ïobor se contracta, irrité par la tournure de leur conversation. Comment pouvait-elle parler avec autant de désinvolture de quelque chose dont elle ne connaissait rien ? Il jeta un regard foudroyant à la jeune fille, qui, à présent, serrait les dents et lui tourna le dos, se consacrant avec une ardeur renforcée à ses recherches. À la raideur de ses mouvements, il comprit qu’il était inutile de continuer leur conversation. Elle se cantonnerait à présent à son rôle de fille obéissante qu’elle n’aurait probablement jamais dû quitter.

Ce n’est pas plus mal, pensa-t-il avec rancœur, alors que l’incertitude sur la possible disparition de ses rêves se lovait au creux de sa poitrine.

Quelle idée stupide avait-il eut de lui en parler, d’ailleurs ? Comme si son avis pouvait lui être utile ! Il était décidément un bien piètre chef. Cette petite mériterait peut-être qu’il la remette plus souvent à sa place !

Il lui jeta encore un dernier coup d’œil coléreux alors qu’elle évitait scrupuleusement de croiser son regard.

–      Éloigne-toi, lança-t-il sèchement. Je dois réfléchir.

La jeune fille ne se le fit pas dire deux fois.

(à suivre)

marcheur
Texte : Louise    ///   Images : Alain
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